Témoignages  » sur l’ATHOS II »

Janvier – Février 1947

Témoignage d’Ernest Morin sur la vie à bord de l’Athos II

Monsieur Ernest Morin est un des derniers survivants de cette 1ère Compagnie. Il a bien voulu nous raconter la vie à bord de ce bateau pendant les 26 jours de traversée. Si vous avez des questions à lui poser sur cette traversée, n’hésitez pas à utiliser la case commentaire de la page d’accueil.

Ernest Morin à Philippeville (Algérie) au retour d’Indochine

Le 15 janvier 1947, voilà notre bataillon qui débarque des trains de marchandises et s’installe sous les tentes que nous avons montées. J’apprends que je suis affecté à la première section de la première compagnie du premier bataillon du 1er RCP. en qualité de Voltigeur de pointe et aussi d’infirmier, car ils ont lu dans mon dossier que j’avais obtenu un Caducée lors de mon passage au Bataillon du Génie.  Donc, je suis à la fois en première ligne pour ouvrir les pistes et aussi chargé d’intervenir pour soigner éventuellement les blessés et les malades de la 1ère Compagnie, c’est-à-dire une centaine d’hommes environ.

Dès le lendemain matin nous sommes rassemblés sur le quai d’Alger où nous attend l’Athos II.

L’Athos II

 C’est un vieux paquebot âgé d’une vingtaine d’années, qui compte déjà plusieurs voyages vers l’Indochine.  D’une longueur de 170 mètres, il nous paraît immense et va recevoir à son bord deux bataillons de parachutistes : le Premier Bataillon de Choc, formé par une majorité d’anciens qui ont participé au débarquement sur les côtes de Provence le 15 août 1944 ; et puis, il y a notre Bataillon fier d’avoir fait les campagnes des Vosges et d’Alsace, notamment la libération de Colmar. À bord de l’Athos II embarquent également des militaires de tous horizons. Ce qui fait au total 2500 passagers. Selon un ordre hiérarchique, les plus hauts gradés sont logés au plus haut niveau du bateau, les sans-grade comme moi ont le droit de coucher sur la paille à fond de cale avec quelques hublots au niveau de l’eau. Cette paille sur laquelle je coucherai pendant 26 jours sans qu’elle soit changée. Elle finira par se transformer en poussière nauséabonde encrassant nos poumons. Vingt-six jours à fond de cale avec le bruit incessant des vagues venant cogner la coque du navire.

Pour l’instant ce sont les préparatifs de départ. Nous sommes dirigés au deuxième sous-sol, si je peux dire. Le temps de repérer notre emplacement et nous remontons sur le pont pour la cérémonie des adieux. Sur le quai restent quelques curieux, les rares membres des familles en partance et puis la musique des tirailleurs algériens, et un groupe d’officiers supérieurs, dont le général Schlesser, commandant la division d’Alger, ancien Commandant de l’Ecole de Saint-Cyr.

Les militaires embarqués se pressent d’écrire leurs dernières cartes et les lancent par-dessus bord vers les spectateurs qui les reçoivent et leur promettent de les poster rapidement. La musique militaire et la foule entonnent « Le Chant des Adieux »  et les 2000 militaires reprennent le refrain « Ce n’est qu’un au revoir ». Chacun sait que bien peu d’entre nous reverront cette terre, mais il faut tout de même y croire. Nous n’avons pas encore 20 ans, avec tout ce que cela comporte de confiance en soi et en son destin et puis aussi cette fierté de se dire que nous allons contribuer à l’achèvement de la guerre et à la libération entière des territoires appartenant à la France. La gorge est quand même serrée lorsque le navire largue les amarres tandis que le soleil décline sur Alger.   A 12.000 kms de là, l’Indochine nous attend.

La première nuit à bord se passe sans encombre et au petit matin nous voici sur le pont pour recevoir les consignes sur la vie à bord du bateau. Nous les apprendrons vite, d’autant plus qu’elles sont affichées un peu partout dans les coursives du navire. Il va falloir s’occuper pendant la durée de ce voyage, car pour l’instant tout me paraît un peu improvisé. Aucun d’entre nous, pas plus les gradés que les militaires de base n’ont jamais vu l’Indochine ni fait de traversée de 26 jours. Il faut à tout prix éviter le désœuvrement et tout est mis en place pour nous occuper. Nous saurons rapidement nous organiser afin de rendre moins monotone ce voyage. Et puis il y aura le spectacle de la nature, de la mer, des longues et puissantes vagues, comme les heures de calme où, à la proue du navire on peut voir l’étrave fendre la mer. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas des touristes, mais des parachutistes allant dans un pays inconnu où nous attend un ennemi lui aussi inconnu. Parfois, notre regard s’attarde sur les oiseaux en tous genres qui viennent se nourrir des déchets rejetés à la mer par les cuisines du navire. Nous ne nous lassons jamais du spectacle des poissons volants aperçus fréquemment –surtout en Mer Rouge– , pas plus que des ballets incessants des marsouins et des dauphins virevoltants pour notre plus grand plaisir.

Pour moi qui suis encore un gamin sortant de son petit coin de Pays basque, même si j’ai déjà franchi quelques frontières, c’est un émerveillement permanent. Dans des conditions loin d’être idylliques, nous découvrons cela avec curiosité et émerveillement. Ces sentiments sont partagés par la majorité de mes copains d’aventure. Bien sûr, il y a toujours des indifférents qui ne montreront aucune émotion, aucun sentiment particulier, que ce soit au moment des couchers du soleil sur la Mer Rouge ou en traversant la Merveilleuse Baie d’Along.  Autant d’instants féériques qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire. 

Il est regrettable qu’aucun document géographique ne nous ait été remis avant notre embarquement. Je n’ai au fond de mon sac qu’un minuscule Atlas de poche – acheté avant mon départ d’Alger indiquant sommairement la forme et les emplacements des cinq continents. C’est peu ! Heureusement, dans l’entrepont, affiché à un tableau, nous pouvons suivre la position du navire avec les prévisions d’arrivée à la prochaine escale. Les noms de ces endroits du monde me semblent sortir d’un roman d’aventures ou de films exotiques. Port-Saïd, Ismaïlia, Alexandrie, canal de Suez, Djibouti, Aden, la Mer Rouge, le Sri Lanka (ou l’île de Ceylan), Colombo, Singapour, Saigon. Il est frustrant de ne pas savoir où je me situe géographiquement dans cette immense étendue d’eau. Google Maps nous aurait bien aidés dans ces moments-là. Hélas, il aurait fallu qu’il soit inventé plus tôt.

Oui, c’est vrai, une partie de mes copains semble indifférente à la magie de ces lieux, à l’évasion qui nous est offerte. C’est quand même autre chose que la Creuse ou le Berry. Oui, mais ils s’en foutent, car ce qui est primordial pour eux c’est que la soupe soit bonne et que leur sieste ne soit pas perturbée, voilà quel est leur souci immédiat. Plus tard, même sans l’exprimer ouvertement, ils seront malgré eux sous l’emprise de cette Indochine pour laquelle ils auront donné leur jeunesse et beaucoup de leur santé.  Les survivants pourront dire alors : « Oui, le mal jaune existe je l’ai rencontré. »

En attendant, la vie à bord est occupée par des divertissements, des concours de chants, des combats de boxe, des jongleries et des pitreries. Chacun peut déployer ses talents, son savoir-faire. Cela ne nous fait pas oublier que nous sommes avant tout des militaires, avec des devoirs, des exigences et nous complétons notre formation dans le démontage et le remontage de nos armes, d’abord en ayant les yeux ouverts, puis bandés par un foulard.  Nous revoyons les diverses manières d’attaquer et de neutraliser une sentinelle, comment manier son poignard en toutes circonstances, nous pratiquons des exercices physiques et du close-combat. Des cours nous sont donnés sur les maladies coloniales, la prophylaxie, sur les dangers divers, sur la topographie de l’Indochine, sur le climat, sur l’ethnologie et les diverses religions pratiquées au Viet Nam etc…

Lorsque cela m’est possible, je passe de longs moments de réflexion et de rêverie sur le pont, non pas sur une chaise longue chose réservée aux gradés, mais étendu sur ma couverture. Mon regard porté vers le large, je pense aux raisons qui nous ont conduits à cette situation en Indochine qui ne s’appelle pas encore le Vietnam. Je me demande pourquoi après tant de souffrances entraînées par la guerre 39 45, nous n’avons pas eu l’intelligence, la lucidité suffisante, pour ne pas abandonner ses possessions. Nous avons en France des ruines à relever, nous devons constituer ou reconstituer une vraie armée et nous préparer à construire une nouvelle France. D’autant plus que notre présence en Indochine était en lambeaux. Le Japon l’avait envahie au Nord, puis l’armée anglaise s’était établie au sud ; il ne restait plus grand-chose de la France dans cette partie de l’Asie. Mais le général de Gaulle s’était alors mis en tête de ne pas s’avouer vaincu et de restaurer cette présence et d’affirmer son rang dans le monde. J’avais entendu son appel et je l’avais suivi. Il voulait créer un Corps Expéditionnaire et j’ai voulu en faire partie, toujours attiré par le rayonnement de mon pays et par ma recherche d’aventures. Le décor était planté, le rideau pouvait se lever.

Mais quels sont les gars qui m’entourent dans cette aventure ?  Au fil des jours j’apprendrai à mieux les connaître, d’abord en écoutant leurs confidences sur le bateau, mais surtout plus tard lorsque leur véritable personnalité se révélera au hasard des joies, des blessures à l’âme et au corps, lors des souffrances de toutes sortes et des moments de désespoir que nous affronterons ensemble.

Ils sont avant tout très jeunes, très peu ont plus de vingt ans, hormis les gradés, qui eux plus aguerris ont entre vingt-cinq et trente ans .

Leurs origines sont très diverses, aucune région n’est dominante, mais les Bretons se sont vite identifiés et forment rapidement un groupe influent.  Cela ne conduit à aucun sectarisme ni aucun clan dans le Bataillon. Nous comprenons instinctivement qu’il nous faudra être solidaires, car désormais chacun n’existera que par la présence et l’action de l’autre. Cette nécessité se concrétisera encore davantage lorsque nous côtoierons quotidiennement la mort. Toutes les différences, qu’elles soient sociales, religieuses, culturelles seront alors confondues pour ne plus constituer qu’un bloc, une véritable force homogène et combattante capable de mieux se défendre, se battre, affronter les multiples dangers qui ne manqueront pas de se dresser devant nous.

Le voyage se poursuit. Dans les coursives du navire, je croise le Père Aumônier François Casta dont je serai plus tard le secrétaire intermittent, lorsqu’il deviendra, avec les Pères Jego et Mulson, les auteurs de la reconnaissance officielle de Saint Michel comme Saint Patron des Parachutistes.

Pour l’heure, il n’est même pas breveté parachutiste et n’a aucune notion de l’unité à laquelle il sera affecté.

Nous arrivons à l’entrée du canal de Suez, à Port-Saïd, escale pittoresque avec ses marchands de pacotille disposant de divers paniers dans lesquels les acheteurs éventuels auront déposé auparavant quelque monnaie anglaise. Aucune tentative de magouilles, tout se passe correctement ; il est vrai que la police veille et qu’elle a visiblement l’habitude de ce genre de commerce. Je n’ai aucune envie de m’acheter quoi que ce soit. Pour en faire quoi ? Je pars pour longtemps avec un sac marin, –pas de valise– et puis je ne vais pas trimbaler des objets alors que je n’ai aucune personne à qui les offrir. Port-Saïd s’éloigne. À gauche la statue de Ferdinand de Lesseps, fondateur du canal, puis c’est Ismaïlia.

De chaque côté du canal, sur les rives, vaguement bitumées, nous rencontrons de nombreux soldats britanniques puisqu’ils ont encore mandat pour occuper ce lien essentiel du trafic maritime. Nous nous saluons vaguement. Et nous voici à Djibouti. Il fait chaud, très chaud même. Nous avons le droit de descendre quelques heures à terre, le temps pour le navire de refaire ses stocks de nourriture et de carburant. J’ai la permission de descendre du bateau et j’en profite. En fait n’y a pas grand-chose à voir. Mis à part le célèbre Palmier en Zinc, lieu de rendez-vous de tous les aventuriers et des amateurs de frissons garantis. Ce bar était à l’époque un îlot de fraîcheur sous les palmiers, au milieu de ce climat torride régnant dans cette corne de l’Afrique.

Aujourd’hui il est devenu, paraît-il, plus luxueux, mais en 1947 son seul avantage était de rompre avec la monotonie de la vie à bord. Et puis, je n’y ai pas passé des heures, d’autant plus que mon argent de poche ne me permettait pas de boire plus d’une bière.

Nous voilà repartis pour entrer dans la Mer Rouge. Il fait toujours très chaud. Encore et toujours des poissons volants, des dauphins. À l’ouest, Aden et le sud du Yémen. Direction Singapour. Nous nous glissons dans le détroit de Malacca entre la Malaisie et Sumatra et nous voici à Singapour j’obtiens encore la permission de passer quelques heures à terre cette fois je sors avec mon copain Bocage, dit Bicou. Appuyé au bastingage, j’assiste avec étonnement et admiration aux manœuvres d’éléphants dressés pour le chargement et le déchargement de gros troncs d’arbres débarqués de cargos voisins.

Nous descendons de la passerelle pour nous dégourdir les jambes et rencontrons quelques militaires britanniques Encore un territoire toujours sous mandat britannique. Pour accompagner mon copain j’accepte une de ses cigarettes Craven qu’il a achetées à bord. Je n’ai pas beaucoup de temps pour en apprécier le goût, car brusquement une jeep freine à notre hauteur et des gars de la Military Police nous empoignent au collet et nous embarquent dans leur véhicule. Direction le Poste de Police où nous sommes rapidement interrogés par un gradé plutôt bienveillant., pas du genre des deux abrutis qui nous encadrent.

– Vous n’avez pas vu sur le quai les pancartes « No smoking ».

Bien sûr nous les avions vues, mais mon copain Bicou n’avait aucune notion de la langue anglaise, pas plus que moi qui ne possédais qu’un modeste Certificat d’Études Primaires en poche. Nous avons pensé que cela devait être de la publicité pour des vêtements masculins. Pour nous, cela n’allait pas plus loin. Il a fallu que le policier galonné nous explique dans un français laborieux que ces pancartes signalaient la présence d’importantes réserves de pétrole dans le Port et le danger que présentait le fait de fumer en ces lieux. C’est ce jour-là que j’ai appris qu’il y avait une autre définition du mot « smoking ». Après lui avoir présenté toutes nos excuses, il a bien voulu nous faire accompagner jusqu’à notre bateau qui allait lever l’ancre. Ce qui fait que le seul endroit que je connaisse bien à Singapour (s’il existe encore ) c’est le Poste de Police du port.


Sur L’« Athos II » avec le Lieutenant BLANC

Extraits des lettres du Lieutenant BLANC à sa femme(avec l’aimable autorisation de William Blanc)

28 janvier 1947 :

… Escale à Djibouti : nous y sommes arrivés vers 07h00 ; cette fois j’avais une permission jusqu’à 22h00 (le bateau devant partir à minuit). Pour commencer, je préférai rester déjeuner à bord et je suis descendu à terre vers 14h00. Une barque nous passait de l’autre côté d’un grand bassin du port et nous déposait sur la jetée. Un soleil de plomb ! Tout le monde était en short, je suis rentré le soir avec un coup de soleil carabiné. A part ça, c’est la saison fraîche… Les barques indigènes sont tout à fait comme les décrit Charles de Monfreid : très curieuses, élancées et élégantes. Une place, des rues sans ombre, une population indigène bien plus sympathique qu’en Afrique du Nord, mais chez laquelle on sent parmi les plus cultivés et les commerçant un début de propagande. Tout un côté de la ville est occupé par la ville indigène : cahutes de paille, sol en terre battue, de planches et de tôles… Les hommes ont un visage très fin, leurs cheveux sont très hauts. Ils se plantent dans les cheveux de petites flèches de bois avec lesquelles ils se curent consciencieusement les dents. Ils portent en principe une longue robe de couleur et quelquefois un petit gilet. Quant aux femmes, elles sont comme les hommes, avec un visage très fin. Elles sont assez grasses alors que les hommes ont des jambes squelettiques. Elles ne portent en principe qu’une robe longue qui les prend sous les aisselles. Hommes et femmes sont pratiquement impossible à photographier, ils croient qu’on leur jette un sort. Pourtant il y a des scènes curieuses : bergers très primitifs, vieillards devant un café maure, femmes à la fontaine ou qui papotent par petits groupes, accroupie au coin des cases ou se faisant dire la bonne aventure par des diseuses. J’ai voulu photographier un groupe des petites filles : elles ont toutes fichu le camp, sauf une qui a fini par se laisser photographier mais qui pour l’occasion, s’est figée au garde-à-vous. Et il a fallu que je paye, par-dessus le marché : cette môme de 4 ans me courais derrière en disant « bakchich ». Quant à la ville française, elle est au bord de la mer et comprend des villas qui paraissent agréable. J’ai oublié de te dire que sur le pont il y avait des requins de taille, au dos beige et au ventre bleu sale qui n’avait rien de catholique

29 janvier 1947

… Hier après-midi, j’ai dû monter avec des sous-officiers un programme de « close-combat » ( donner un coup de couteau et parade, parade au pistolet, attaquer une sentinelle, étrangler et se dégager d’un étranglement…). Cet après-midi, ce sera la deuxième piqure contre le choléra et cela ne m’enchante pas car la dernière fois, j’ai été malade comme un chien…

30 janvier 1947

Depuis que nous sommes sortis du Golfe d’Aden, nous avons le vent alizé presque dans le nez et je te garantis que ça souffle. On n’entend que le « hou hou » du vent sur le pont. Notre bateau qui est un véritable rocher bouge et il y aura surement des gens mal en point.

31 janvier 1947

Nous sommes à la longitude 67 °. Le temps est lourd et humide. Maintenant c’est la mousson qui souffle, mousson du nord-Est, sèche d’hiver. Elle ralenti considérablement le bateau et nous n’arriverons à Ceylan que le 4 février.

Figure-toi que la guerre n’est pas finie contre les allemands. Certains racontent que des prisonniers enrôlés on ne sait comment dans la Légion Étrangère et envoyés en Indochine sont passés avec armes de l’autre côté Si j’en tiens un au bout de mon Colt, je crois qu’il passera un mauvais quart d’heure…

1er février 1947

Nous sommes à la longitude 66° est. Pour parler français, on s’emmerde et d’une drôle de manière. Il fait toujours chaud et je prévois que sous un tel climat, il faut avoir une sacrée volonté.

J’ai assisté à une conférence sur la méthode de combat en Indochine. De tous les rapports qui nous sont portés en communication, se dégage le paradoxe suivant : « ce n’est pas l’annamite qui est le principal ennemi, mais le pays lui-même avec son climat et ses maladies. Le soldat st en effet gêné dans l’application des règles d’hygiène indispensables à cause de la guerre et de plus il est amené à combattre dans les régions malsaines ». de ce côté, je suis à peu près tranquille, car comme tu le sais, je suis assez robuste.de plus, j’ai pris les piqures régulièrement. Une autre chose que j’ai apprise, c’est que la saison des combats (saison sèche) va bientôt se terminer. Nous risquons donc d’avoir bientôt la décision militaire…

Cet après-midi aussi, j’ai fait du « close combat » avec un sous-officier, coups de couteau et parades ; comme cela se termine toujours par des torsions de bras et de poignet, j’ai le bras en marmelade. Nos gaziers ont l’air de prendre goût à l’affaire, et je crois qu’ils feront bientôt de nœuds avec le premier vietnamien qui leur tombera sous la main.

4 février 1947

Nous Dépassons Ceylan. Un bateau nous croise, c’est la première vie que nous rencontrons depuis que nous avons passé le cap garda fui. On commençait à s’ennuyer. Dans 4 ou 5 jours nous serons à Singapour. Il sera d’ailleurs interdit d’y descendre. Comme cela, il n’y aura pas de bagarres. Nous arriverons en principe le 12 à Saïgon. Je sors à l’instant d’une conférence faite par un colonel ( un peu fossile) sur la géographie physique de l’Indochine. Elle était un peu longue (2h30) mais intéressante. Au point de vue température, il n’y a pas de changement depuis Djibouti. Il fait toujours chaud dans les cabines et dans la salle à mange, mais il y a de l’air sur le pont.

5 février 1947

Au point de vue position, nous sommes à 86° de longitude Est sur l’itinéraire Sud de Ceylan – passage entre les iles Nicobar et Sumatra. Nous sommes débordés de conférences, de brochures sur l’Indochine et de combat en Indochine. Sur les brochures qu’on nous a distribuées, j’ai lu pas mal de choses curieuses. A savoir qu’on se balade plus facilement en barque qu’en voiture, que les soldats marchant par les rizières ont des sangsues aux pieds et qu’il faut bruler ses sangsues pour leur faire lâcher prise. On passe la journée à lire, à écrire ; moi en particulier, n’ayant pas envie de laisser ma peau là-bas et considérant « qu’un bien averti en vaut au moins 3 ». Dans ces brochures, j’ai lu que le Viet-Minh utilise les femmes comme agents de transmission et qu’à cette occasion, elles cachent les plis dans « leurs endroits les plus intimes » tandis que les hommes les cachent sur les parties. J’ai lu aussi que pour ne pas se faire piquer par les moustiques, il faut rentrer les pantalons dans les chaussettes, baisser les manches de chemise, qu’on ne doit pas boire de l’eau non bouillie sous peine de peste, choléra, dysenterie etc. … etc. … Heureusement qu’on est piqués… Enfin, on doit s’habituer à manger du riz et des fruits, comme tu vois, le menu est varié…

11 février 1947

Nous arrivons demain à Saïgon. Depuis Sumatra, je ne t’ai pas raconté mon voyage. Nous sommes d’abord passé au large de Sumatra ; c’était nouveau et magnifique. Au milieu des montagnes avec des arbres vert sombre immense, il y avait des plantations des prairies avec des bungalows. Puis ce fut Singapour. C’était dimanche, et du bateau où nous sommes restés pendant toute l’escale, on voyait parfaitement les villages malais sous les cocotiers, les villas anglaises… et pour ça, ils se soignent : c’étaient des villas immenses avec de belles baies et des vérandas ; Les anglais se baladaient dans le port sur des vedettes et nous faisaient de grands signes très sympathiques. Ils nous faisaient des signes V de victoire, et de loin pour nous demander si nous étions parachutistes, ils mimaient le parachutiste tirant sur ses suspentes. De belles vedettes passaient avec dedans des officiers, leur femme et leurs enfants. Ils allaient se baigner. C’est la belle vie.

13 février 1947

Nous voilà arrivés à Saïgon.

20 février 1947

Après l’opération faite au Cochinchine, nous montons vers Tourane et Haïphong. Pour le moment il y a un vent du tonnerre et la mer est mauvaise, même très mauvaise. Le bateau bouge et ça dégueule dans tous les coins. L’Aumonier couche maintenant dans notre cabine et il est affalé sur son lit)

21 février 1947

Ça continue de bouger drôlement, de plus en plus de gens sont malades. L’arrivée est prévue à Haïphong le 23 février je crois. Ce qui m’a frappé ici en Indochine, c’est l’amour qui lie les différents membres de la famille. Au cours de l’opération que nous avons faite, nous avons trouvé un indochinois caché avec son petit gosse (1 an) dans une meule de paille. Les ordres supérieurs étaient de rafler tous les hommes et de laisser femmes et enfants. Cet indochinois n’a pas voulu abandonner son gosse tout seul et tout peureux et il était déterminer à se laisser tuer sur place plutôt que de le laisser. Finalement, on les a emmenés tous les deux et il a fait des kilomètres pieds nus portant à la fois notre mortier (20kg) et son gosse. Pris de pitié, un type de l’équipe mortier a fini par lui porter son loupiot.

22 février 1947

11h00 : Nous avons été pris toute la matinée par des conférences. La mer est toujours mauvaise mais nous voyons la côte. Nous ne nous sommes pas arrêtés à Tourane et nous serons demain à Haïphong.

13h00 : du vent à décorner des bœufs, du brouillard et ça bouge, et ça bouge…

27 février 1947, Hanoï

Après un voyage en bateau, bac, camion, nous semblons être arrivés à terme. Nous sommes d’ailleurs dans du « dur, en ville dans un cantonnement qui était autrefois la foire exposition et qui a abrité successivement des japonais, des vietnamiens et des français. D’ailleurs la petite opération que nous avons faite la dernière fois m’a prouvé que le soldat Viet-Minh n’est pas un champion mais un assassin qui n’attaque ou ne résiste que quand il est à 10 ou 20 contre 1.