JMO 1ère Cie du 1er RCP – Samedi 11 octobre 1947

La compagnie sous les ordres du Lieutenant FAURY et composée d’une section de la 1ère Compagnie, 1section de la 2ème Compagnie et d’une de la 3ème Compagnie part sur les lieux de l’accident (du JU 52) et ramène 11 corps.

Les victimes sont inhumées dans l’après-midi dans le centre-ville, au cours d’une cérémonie très simple.


Témoignage d’Ernest MORIN,

Caporal à la 1ère Compagnie en 1947

(Texte envoyé par Monsieur Ernest MORIN le 13 Octobre 2020)

 Opération LEA    – Cao Bang –  9 octobre 1947 (73 ans déjà ! )

Depuis plusieurs jours, à Hanoi, nous savions que nous allions sauter à CAO BANG, ville située à une quarantaine de kilomètres de la frontière chinoise. Déjà le 1er Bataillon de Choc et le3ème bataillon du 1er R.C.P. avaient sauté, le 7 octobre à BAC KAN et à CHO MOI. Nous étions prêts et deux jours plus tard notre tour arriva de participer à l’opération LEA.

Le 9 octobre 1947

– Réveil : 4h30

A 6 h 30, nous arrivons au terrain d’aviation de GIA LAM.   Le GMC nous dépose devant notre avion. C’est un Dakota. Des dizaines d’appareils sont alignés, des Junker, des Dakota, des Catalina, des Spitfire.

Puis ce sont les préparatifs d’usage. Perception des parachutes, essayage, réglage, dernier briefing.

Nous attendons longtemps autour de notre avion. Sur CAO BANG la météo n’est pas bonne et il faut patienter pour permettre au ciel de se dégager. Le bruit des moteurs de ces nombreux appareils devient assourdissant. Vers 10h30 : feu vert. Le largage est possible. Le bruit des moteurs monte encore d’un cran. Nous nous dirigeons vers l’avion, lourdement harnachés. Au pied de la passerelle, le Père MULSON, aumônier du Bataillon, avec son manipule autour du cou, son calice à la main, propose l’hostie consacrant la communion à ceux qui souhaitent la recevoir. Une majorité d’entre nous l’acceptent, y compris l’un de nos partisans- supplétifs, qui avait déjà sauté sur HOA BINH. Quand on va vers une mort possible on ne prend jamais assez de précautions !  

10h45, décollage. À bord, pas de chants, l’ambiance est à la concentration sur les consignes à respecter après l’atterrissage, sur l’objectif, sur la mission.

Dans notre esprit nous cherchons à savoir si tout est O.K. dans notre équipement. Nous sommes concentrés, mais sereins. Une heure de vol environ et c’est l’ordre : « Debout… Accrochez »

C’est alors que tout s’accélère. Le moteur du Dakota s’emballe, la vitesse de l’avion, au lieu de ralentir en vue du largage, prend soudainement une vitesse maxi. Pourquoi ? L’info nous parvient rapidement comme une trainée de poudre. Le Junker qui nous précédait est en flammes, touché par le tir d’une mitrailleuse vietminh et il va s’écraser au sol. Notre pilote s’affole et cherche à quitter cette zone le plus rapidement possible.

Il faut sauter. Pas question de faire demi-tour. Nous sautons à 150 m d’altitude, dans des conditions catastrophiques. Le choc à l’ouverture est très violent nous sommes ballottés en l’air, secoués dans tous les sens. Le sol arrive très vite. Le pilote de l’avion n’a pas respecté la zone de largage et nous atterrissons un peu partout. Pour moi ce sera dans des rochers sur le versant d’une crête. Mon bras droit me fait souffrir. À vingt mètres de moi le Sergent-Chef SEIGNE , chef de la section de commandement, hurle de douleur. Je m’approche, il est tout déhanché, le bassin fracturé.

Le regroupement de notre section est rendu très difficile, car nous sommes tous éparpillés dans la nature.  Au-dessus de nos têtes les Spitfire font un très gros travail, mitraillant les départs de feu ennemis. Contrairement aux autres sections nous ne rencontrons qu’une faible résistance. Il est vrai que l’ennemi ne nous attendait pas à cet endroit. En début d’après-midi nous rejoignons la section LEGUERE à l’usine électrique qui n’a pas eu le temps d’être sabotée. Le courant fonctionne. Nous réquisitionnons les civils pour dégager les cadavres qui jonchent le sol. Chez nous, hormis le Sergent-Chef SEIGNE, pas de pertes sérieuses. Beaucoup sont amochés par l’atterrissage, mais globalement ça va. J’ai toujours mon traumatisme à l’avant-bras droit, mais j’arrive à me servir de mon pistolet-mitrailleur. Pour le Sergent-Chef SEIGNE, je ne peux rien faire. Il devra être évacué sur HAIPHONG.

 Pour les autres, un peu d’aspirine pour calmer les douleurs. L’après-midi se passe en fouille des lieux, notamment le terrain entre la citadelle et l’usine électrique. Dans cette usine je me trouve nez à nez dans une soute à charbon avec une jeune fille qui devait s’occuper de l’approvisionnement de l’usine. Je la laisse à son poste et continue avec les copains à nettoyer les derniers poches de résistance. La nuit arrive et je me retrouve à l’usine électrique pour y passer la nuit sur un tas de charbon. Je prends mon tour de garde et m’endors.

Nous sommes le 10 octobre. Dès le réveil, l’ordre est donné au lieutenant FAURY, adjoint au commandant de compagnie, de retourner sur la D.Z. et notamment sur les lieux où le Junker de la 2ème Compagnie a été abattu.

J’ai gardé un souvenir très précis de cet événement car, en cherchant dans les décombres de l’avion, j’ai découvert une jambe sectionnée au genou et recouverte d’une chaussette mi-bas d’une couleur blanc immaculé. C’était celle de l’Adjudant-Chef FINIDORI, le largueur, qui, sans doute pour honorer ses copains allant sauter sur les lignes ennemies, avait revêtu sa tenue de sortie et non pas sa tenue de combat. L’image de cette moitié de jambe toute blanche au milieu des débris calcinés m’a poursuivi toute ma vie. Triste souvenir.

 Nous n’avions pas mesuré l’ampleur de la tâche que constituait la récupération de ces corps. Pas assez nombreux et manquant de moyens, il nous fut impossible de ramener les 11 corps.  Ce n’est que le lendemain matin avec l’appui de renforts venus d’autres compagnies que la mission pût enfin être remplie. L’après-midi fut consacrée aux obsèques, dans le cimetière de CAO BANG.

Nuit calme. Le lendemain 12 Octobre, la Compagnie aux ordres du Capitaine BOUVERY reçoit la mission de nettoyer la région et d’aller à la rencontre des éléments de la Colonne BEAUFRE venant à pied par la R.C. 4. Nous ne rencontrons aucune opposition et la jonction se fait sans problème. Il est certain que le Viet Minh s’est replié en bordure de la frontière chinoise pour se reconstruire en vue des combats futurs.

Notre mission de parachutistes s’achève et nous sommes relevés par la Légion Étrangère.

Je pensais que nous rentrerions à Hanoi, mais non la mission n’est pas achevée. Le même jour la section mortiers de la Compagnie Bataillonnaire sous les ordres du capitaine BRECHIGNAC arrive avec ses mortiers de 60 et de 81, montés sur des mules de Birmanie. Ces bêtes pas très hautes sur pattes ont une capacité extraordinaire de supporter des charges très lourdes (130 à 140 kg paraît-il). J’étais époustouflé. J’ai compris l’utilité de ces mules lorsqu’il a fallu monter des crêtes très escarpées. Sans elles il aurait fallu un effectif trois fois plus nombreux. Ces mules venaient donc de Birmanie pour nous ravitailler en rations alimentaires indiennes. Nous y avons goûté…Epicées comme c’est pas possible…  Du feu dans la bouche… Immangeables !!

Pour en terminer avec cet épisode de CAO BANG je garderai toujours le souvenir du Curé de la ville, logé dans son presbytère. Il me recevait souvent avec bonne grâce, m’invitant à boire le thé tout en me faisant écouter de la musique sur un vieux phonographe à manivelle, muni d’aiguilles qui n’avaient pas été changées depuis des mois. C’est dire si le son n’était pas de la haute-fidélité. Il ne fallait pas être difficile, nous n’étions pas dans un auditorium.

Sa discothèque était réduite à deux disques 78 tours en cire. Le premier de ces disques était la 6ème Symphonie de Beethoven (La Pastorale) et l’autre contenait deux enregistrements de Joséphine Baker (« J’ai deux amours, mon pays et Paris » et sur l’autre face, « La Petite Tonkinoise ».

C’est ainsi que pendant les instants précieux où il me fut permis de m’évader hors du cantonnement, lors de ce séjour à CAO BANG, j’ai tourné la manivelle du phonographe pour écouter cette musique. Voilà pourquoi pendant longtemps j’ai connu par cœur les cinq mouvements en Fa majeur de la 6ème Symphonie de Beethoven.

Puis ce fut le retour sur LANGSON par la R.C.4, l’embarquement compliqué à bord d’avions en nombre insuffisant et le retour à notre cantonnement de la loge maçonnique d’HANOÏ.

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