Opération « Escale 2 » du 8 mars au 3 avril 1947. Témoignages du Lieutenant BLANC (suite et fin)

Lettres à son épouse datées du 19 mars au 5 avril 1947

19 mars 1947

Ma petite Chérie,

La vie continue normalement, ma Chérie. Nous avons eu 2 ou 3 malades et 1 seul blessé. Quant aux VM, on en a trouvé quelques-uns, qu’on attrape au fur et à mesure, sans combattre. On leur fait discrètement avaler leur acte de naissance, comme ça on n’est pas gêné pour les garder. Le Régiment a déjà 10 tués dont 3 lieutenants et Sous-Lieutenants et tout cela dans de petites actions sans éclat ni gloire. Les rares de chez nous qui ont eu l’occasion de débusquer un groupe ennemi, ont foncé tellement brutalement qu’à 15, ils en démolissaient 80, sans un seul blessé de leur côté.

L’inconvénient, la nuit, quand on s’attend à une attaque, qui n’a d’ailleurs jamais eu lieu, on dort habillé et chaussé. On s’y habitue, mais les godasses sont embêtantes…

As ru reçu la délégation de solde de février ? Si tu ne l’as pas encore reçue, réclame-la à l’Intendance Coloniale de Marseille.

(…)

Il fait toujours froid ici et il pleut. Je n’ai pas encore vu le soleil depuis que je suis au Tonkin…

20 mars 1947

J’ai reçu tes lettres. Numérotées 12 et 14… Les 10, 11 et 13 rejoindront un de ces jours…

Ne t’inquiète pas mon Amour, le secteur du Bataillon n’est pas tellement batailleur. Évidemment, quelques-uns de chez nous tombent, mais s’il n’en reste qu’un de debout, tu sais bien que je serai celui-là. Mme Laupies dans une lettre à son mari dit qu’elle t’aime beaucoup, et que toutes les deux, vous êtes heureuses de vous revoir pour parler de nous deux. C’est entendu ma chérie, je te donnerai des nouvelles de Laupies pour les transmettre. Mais soyez prudentes toutes les deux, car dans ce système, la plus favorisée en nouvelles risque d’attrister l’autre.

Quant aux opérations en Indochine auxquelles je participe, je ne pourrais pas te dire si ce sont celles dont tu as entendu parler. Tu sais, dans toute l’Indochine, il y a quantité d’actions simultanées. Mon Bataillon a participé aux opérations de Tran Bang, au Nord-Ouest de Saïgon, a celle de Hadong – Son Day – Son Tay et à l’opération en cours dont je te parlerai quand elle sera terminée.

Ma chérie, la décision militaire viendra évidemment, mais ce n’est pas pour tout de suite. Avec la longue interruption de la saison chaude, elle est reportée évidemment à 6 mois plus tard. Et comme ce sont des nouveaux débarqués qu’on attend la décision, il ne faut pas compter nous revoir avant mars prochain. Ce sera long ma Chérie, le pain noir s’éternise. Que de beaux jours perdus, beaux jours qui nous resteront, comme on en a tant gâché.

(…)

Je te quitte mon adoré, embrasse bien nos deux petits canards. Je t’aime ma Chérie.

Ton Paulo

20 mars 1947

Ma petite Chérie,

J’apprends que je serai obligé de rester quelques jours sans t’écrire. Nous allons partir prendre un peu l’air ; pour combien de temps ? Dieu seul le sait. Pour aller où ? Dieu seul le sait aussi.

N t’inquiète pas, je t’ai envoyé un télégramme il y a 4 jours, je t’en enverrai un dans une huitaine de jours. Je ne te fais qu’un tout petit mot ma Chérie, car j’ai beaucoup de travail.

Je t’aime, tu sais, je t’adore. Je te couvre de baisers.

Ton Paulo

<a href="http://&lt;!– wp:heading {"level":4} –> <h4>SP 64425, 1er avril 1947

Enfin, j’ai quelques minutes pour t’écrire. Je ne me souviens même plus le numéro de ma dernière lettre, celle ou je t’annonçais une période sans nouvelle, au moment de mon départ du poste pour une opération active. Hier, j’ai envoyé par convoi, un télégramme pour te rassurer : ma chérie, je suis en excellente santé ; il me tarde simplement de rentrer à Hanoï, car depuis mon départ de cette ville, j’ai toujours sur le dos la même combinaison. En plus, après 1 mois d’opération, on commence à être fatigué. J’espère que dans une semaine, tout sera terminé. Depuis notre départ du poste, Laupies a eu le commandement d’une avant-garde dont je commandais la compagnie d’avant-garde. J’ai eu l’occasion de commander une compagnie au combat pendant plusieurs jours. Nous avons eu de nombreux accrochages ; nous sommes tombés 3 fois sur des fusils-mitrailleurs Viet-Minh presque journellement sur des fusils. Heureusement qu’ils tirent comme des cochons.

Personnellement, j’ai fait le premier prisonnier de la Compagnie. Je lui suis tombé sur le poil sans qu’il me voit, il avait 2 grenades et un poignard. Comme de juste, je lui ai fait avaler son acte de naissance pour lui apprendre à faire le méchant, et le lendemain, j’ai eu l’occasion de balancer, à 4 mètres, sur un tireur d’élite ces mêmes grenades Viet-Minh. Tout cela pour te dire qu’il y en a pas mal de chez eux qui sont en train de comparaitre devant le Dieu Bouddha.

Tu sais, ma Chérie, tu me manques, je suis constamment cafardeux en pensant à tous ces beaux jours que nous perdons. Les Rameaux sont passés, tu as du y amener les petits. Pâques arrive et je ne serai pas près de toi. Ton anniversaire et ta fête arrivent aussi et je ne serai pas là. Mon seul désir et de vivre enfin tranquille avec toi et les enfants.

Je t’aime

Ton Paulo

<a href="http://&lt;!– wp:heading {"level":4} –> <h4>SP 64425, 2 avril 1947

Ma Chérie,

Toujours au même endroit, en poste temporaire, j’ai reçu tes lettres ma Chérie. Elles ont fait du chemin. Parachutée à Nam-Dinh, elles ont été renvoyées par la route à Hanoï qui nous les envoie cette fois directement. Ce sont tes lettres 10, 11, 13, 15, 16, 17, 18. La série est maintenant complète. Je crois que mettre un timbre n’avance à rien du tout, elles mettent toutes le même temps. Toi aussi ma Chérie, tu vas encore avoir quelques trous dans ton courrier, car nous allons encore errer quelques temps avant de rentrer à Hanoï. Ca  commence à durer, tu sais… C’est du linge propre et un peu de répit qui nous manque..

Ici, il commence à faire chaud et il pleut. Il pleut souvent, ce n’est pas marrant en campagne. De plus, nous sommes envahis de moustiques et quand la moustiquaire n’est pas correctement installée, il est impossible de dormir.

Ma solde ici, est difficile à définir, car dans celle que j’ai touché, il y avait la solde d’AFN, la solde en mer, la solde Cochinchine et la solde Tonkin, tout cela mélangé La solde de mars, sera « Tonkin pur » et là je te renseignerai.

(…)

Embrasse bien les petits pour moi. Baisers profonds et tendres caresses pour toi.

Ton Paulo

<a href="http://&lt;!– wp:heading {"level":4} –> <h4>5 avril 1947

Me voilà rentré à Hanoï. Ouf, ça fait du bien de mettre du linge propre, de se laver, de se raser, de se faire couper les cheveux, de manger avec une fourchette, dans une assiette et de ne plus être dans la boue et dans la flotte, et même de ne plus sentir les balles claquer à 3 cm de tes oreilles… Parce qu’il faut reconnaitre que cette fois, ça nous est arrivé bien souvent… et surtout de rentrer et de trouver ton paquet de lettres.

J’ai actuellement énormément de travail : journal de marche, revue par le Général VALLUY (je commande la Compagnie de revue du Bataillon), citations à préparer et tout le reste (j’en aurai une petite en principe, quoique je ne me sois pas trop décarcassé pour la mériter). Ce qui me chiffonne ici, c’est que les citations comportent l’attribution de la Croix de Guerre 39-45 et non celle des TOE, chose qui est absolument inexplicable) (…)

Tu me demandes ce que je mange ici.  A Hanoï, pas trop bon, riz, singe, viande, singe et riz. En poste : canards, poulets, porc, buffles, malheureusement, pas de légumes frais ni de fruits (de rares bananes, ce n’est pas encore la saison au Tonkin). En dégagement : rien dans les musettes parce qu’il est impossible d’emporter autre chose que des munitions. Alors on mange un biscuit, une noix de coco… quand on est fatigué, on n’a pas faim…on se rattrape après. Le tout arrosé de thé dont je suis loin d’être dégouté, ta théière ma chérie sera utile, voire indispensable.

La délégation une fois déduite, je gagne ici 40 000 francs (donc 55 000 francs au total). Après avoir déduit le mandat que je t’envoie, il me reste 15 000 francs. Au combat, je ne sais qu’en faire, mais à Hanoï, c’est nettement insuffisant (ça ne paye même pas ma nourriture au mess).

Je suis heureux pour Suzanne qui se marie, mais je ne serai certainement pas de la noce, surtout si les communistes continuent leur propagande en France. Le mal que nous ferait ici leur propagande si elle portait ses fruits.! Avec la réalité sous les yeux comme nous l’avons, ils ne peuvent être, pour nous les combattants, que des êtres abjects vendus à l’étranger : le Viet-Minh n’est qu’un ramassis d’assassins endoctrinés à Moscou, qui terrorisent littéralement la population vietnamienne, pauvre population arriérée, qui n’espère plus qu’en nous maintenant. Population qui d’ailleurs, si elle avait un peu de sang dans les veines, aurait depuis longtemps secoué le joug VM qu’elle exècre et auquel elle doit la ruine en attendant la famine. Et c’est à qu’on s’aperçoit qu’on manque d’effectifs. En effet, quantités de villages catholiques ou non, viennent se mettre sous notre protection et même se proposent pour fournir des guetteurs contre le VM. A cette occasion, le village tout entier se compromet. Puis nous poursuivons notre avance, sans laisser d’effectifs derrière nous puisque nous n’en avons pas suffisamment. Alors, des dizaines de VM s’amènent dans le village, tuent le chef de village, son adjoint et tout le reste, rafle l’argent, le riz, le bétail et s’en vont en mettant le feu. C’est justement en envoyant de milliers d’hommes qu’on arriverait à faire œuvre civilisatrice. Tandis que maintenant nous ne pouvons qu’ajouter nos destructions à celles du VM.

Quand tu recevras ma lettre, je serai peut-être encore dans la nature, ou peut-être pas. Quoiqu’il arrive, je t’aviserai par télégramme de mon état de santé. Mais ne t’inquiète pas, tu sais, non seulement ils tirent comme des cochons mais je commence à croire que j’ai « la baraka », toujours flanqué de mon fidèle ordonnance qui n’a de toulonnais que le nom et pas les réactions, car il est d’un courage et d’un flegme renversants. Il est bien souvent entouré de balles qui venaient se piquer près de nous deux (ils ont vite fait de repérer l’officier avec ses jumelles, sa carte, son ordonnance et son poste radio). Je n’ai jamais eu la moindre égratignure. Mieux que ça, la balle qui m’était destinée, c’est mon ordonnance qui l’a prise, dans la jambe heureusement. (il est à l’hôpital, j’irai le voir cet après-midi). Nous étions tous les deux sur le bord de la route, stoppés par des balles qui nous claquaient au ras des oreilles. J’ai eu vite fait de voir que je n’étais pas à l’abri car coup à coup, je recevais trois balles à quelques centimètres de moi. Je prends mes jumelles pour essayer de repérer le tireur, en même temps que BON (mon ordonnance) se glisse à ma gauche assurant qu’il y sera mieux pour tirer. La quatrième balle arrive avant même qu’il ait eu fini de s’installer, et voilà mon BON qui roule dans le fossé avec un trou dans la jambe. Elle était pour moi. C’est lui qui, à cause de son mouvement inopiné, l’a prise. Évidemment, lui n’a pas eu de veine, quoique sa blessure ne soit pas grave. Mais cette histoire me persuade que j’ai « la baraka » et tu sais, ça fait beaucoup ça… Enfin, tu vois ma chérie, le moral est bon, à part que la vie loin de toi me pèse de plus en plus. Je te laisse car il faut que j’aille chez le dentiste. Je t’adore, embrasse les petits chéris. Je te serre contre mon cœur et je t’embrasse de toute mon âme.

Ton Paulo

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