Opérations « Escale 2 » du 8 mars au 3 avril 1947. Témoignages du Lieutenant BLANC

Lettres à son épouse, datées du 8 au 17 mars 1947 et écrites au poste de Van Dien – Dole

(avec l’aimable autorisation de son petit-fils William BLANC)

Cliquez sur la date pour accéder directement au jour correspondant du JMO de la 1ère Compagnie

08 mars 1947

Ma petite Chérie,

Un petit mot pour te dire que j’ai reçu ton télégramme me demandant si je recevais tes nouvelles. Non, je n’en reçois pas, et cela me manque (…)

Ce petit mot aussi pour te dire que je pars en « balade ». Rien de grave et ne t’inquiète pas si tu reste un mois sans nouvelle. Je t’enverrai d’ailleurs, à la fin, un télégramme dès que je le pourrai (..)

Des camarades ont été blessés et ils seront bientôt en France, mais ne les envions pas, on ne sait jamais comment ça tourne ces histoires-là. Embrasse les petits, car ils me manquent eux aussi. (..)

10 mars 1947

Ma petite Chérie,

C’est d’un poste dans la nature que je t’écris. Je ne risque absolument rien car nous sommes formidablement bien armés et les « Niakoués » ne s’aventurent pas près de nous.

Les paysans, d’ailleurs, quoique terrorisés par le Viet-Minh (VM) commencent à réagir et à effacer les inscriptions de propagande que les VM avaient laissé sur les murs.

La vie se résume à faire des patrouilles, on rapporte des cochons, des poulets, on tire sur quelques VM qui filent d’aussi loin qu’ils nous voient. Nous continuons à parfaire notre installation et ensuite à vivoter à l’intérieur de notre point d’appui (PA). Ce n’est pas très folichon, mais enfin le temps passe et c’est toujours autant de moins à attendre pour te reprendre à nouveau dans mes bras. Ce qui me manque beaucoup, ce sont tes lettres. Dans quelques jours (ou quelques semaines), de retour au cantonnement, j’aurai certainement la joie de te lire.

Comme je suis souvent dérangé ici car lorsque que Laupies est en en patrouille, c’est moi qui demeure au PA, et inversement. Mes lettres seront donc hachées. Je recommencerai donc ici mes petits journaux, comme sur le bateau et je te les enverrai en lettres séparées.

11 mars 1947 08h00

Ma chérie, hier j’ai eu pas mal de travail. La vie de poste, surtout au début de l’installation donne beaucoup de travail.

Ce matin, le ravitaillement doit arriver. Il vient d’Hanoï. Le convoi apportera peut-être des lettres de toi mon adorée. De toutes manières, je vais préparer cette lettre et je l’enverrai par le convoi (j’écris un peu plus gros pour que le crayon ne s’efface pas, tu ne verrais plus rien). Comment vas-tu ? Comment vont les enfants ? Ici il fait drôlement froid en ce moment.

Embrasse tendrement les petits. Tendres baisers pour toi.

Ton Paulo

12 mars 1947

Voici ma deuxième lettre depuis que nous sommes en poste. J’ai enfin reçu de tes nouvelles. J’ai reçu les lettres envoyées à Singapour et à Colombo et 5 autres lettres, la dernière datant du 19 février dernier. Autant te dire ma chérie que le moral va beaucoup mieux (…)

13 mars 1947 11h00

J’ai dû te laisser jusqu’à maintenant, ma Chérie. Même en PA il y a du travail. Tu mes dis que l’abbé m’a mis sous la protection de Saint Michel. C’est en effet une protection qui va bien à ma profession de soldat. Je l’en remercie et je suis sûr qu’il pourra souvent prier pour moi. En plus de cela, Saint Michel sera particulièrement attentif car il nous connait déjà. Pour la solde de combattant, la loi a du paraitre au JO (journal officiel). Récupère la référence et attendons un peu, ma citation ne tardera pas à sortir. Tu me dis ma Chérie que tu t’es sentie perdue dès que tu as perdu ma piste. Cela je l’ai senti aussi lorsque je ne savais pas où tu étais. Je t’ai retrouvée et je te suis pas à pas, c’est un grand réconfort tu sais !

Et un jour je te retrouverai en vrai et à ce moment-là, je serai le plus heureux des hommes. Mais ce n’est certainement pas pour demain. Nous avons été engagés depuis le premier jour. On nous emploiera encore quelques temps jusqu’à la saison des pluies. Puis repos, mais je suis sûr que nous serons de « grande corrida’ à la saison sèche prochaine. C’est-à-dire qu’il ne faut pas compter sur notre retour avant février prochain. Donc ma Chérie, comptons les mois, cette nouvelle épreuve est de taille.

Le convoi va passer. Embrasse tout le monde à Vienne. Embrasse bien nos enfants. Je t’adore et je te couvre de baisers ma Chérie

Ton Paulo

14 mars 1947

Ma petite Chérie,

Le convoi va passer ce matin pour remonter cet après-midi. J’aurai peut-être une lettre de toi. En attendant, je prépare celle là. Pour commencer, je te détaille ma vie ici ma Chérie.

Nuit : jusqu’à maintenant, pour moi personnellement du moins, pas d’opérations. Je fais simplement une ronde à l’intérieur du PA.

06h00 : réveil. L’ordonnance m’apporte le jus, lever, toilette. Je tends négligemment mes souliers à un « Niakoué » (annamite) pour qu’il les lave.

07h00 : patrouille (une par jour, matin ou après-midi).

Midi : Repas. Ici nous vivons sur l’intendance et sur le pays, ou plutôt sur les cochons et le riz du pays. Dans les villages abandonnés nous trouvons des kyrielles de cochons noirs ; dans les jonques que le VM a précipitamment abandonnées au bord du Fleuve rouge, nous trouvons des jarres de riz. Pour le moment, ce sont les fruits qui manquent. En cette saison, en effet, il fait froid et ni les noix de coco, ni les bananes, ni les ananas ne sont mûrs. Ce n’est pas come à Saïgon. Il y a une différence de climat énorme. Et puis ce crachin tout le temps : c’est épouvantable comme humidité ; mais la saison chaude s’approche, il parait que ce n’est pas marrant.

Après-midi : Repos si je ne suis pas de patrouille. Puis autrement, je m’occupe des convois qui passent, des affaires de la Compagnie et surtout, je fais des tours d’horizon fréquents.

19h00 : Diner.

20h00 ou 21h : Ronde, puis au dodo.

Comme tu vois, le pauvre VM, on ne le laisse pas en paix. On ne lui laisse pas le loisir d’attaquer parce qu’on l’attaque constamment, et même pas le loisir de se défendre car il a juste le temps de se sauver à toutes jambes. On arrive quelquefois à lui balancer des grenades quand on s’approche de nuit assez près de lui lorsqu’il est occupé à creuser des coupures et à monter des barricades sur les routes. Mais comme nous ne sommes jamais réveillés par un seul coup de fusil car les gens armés se gardent suffisamment bien pour filer avant le danger, nous n’avons même pas l’occasion de faire une action justifiant les citations.

En dehors des accidents, les blessés ou les tués du Régiment ( il n’y en a pas à la Compagnie) ont été touchés à bout portant et souvent par derrière, au moment où ils s’y attendaient le moins, ou alors par un ciolé* qui avait approché un PA sans être vu. Moralité : il suffit d’être prudent, de fortifier sans cesse son dispositif de sûreté, en marche ou à l’arrêt et on tire sa peau. Donc je ramènerai la mienne. Quant aux citations, je crois qu’il vaut mieux faire une croix dessus car nous n’avons pas l’habitude, comme certaines unités, de nous citer parce que nous avons tué un ou deux bonhommes ou parce qu’on a été éraflé par une malheureuse balle.

Il y a une Légion d’Honneur. Elle a été décernée au sous-Lieutenant DAVET de chez nous, beau-frère de l’Amiral AUBOYNNEAU, blessé au rein par un tireur isolé, à bout portant, et mort des suite de l’opération de son rein à l’hôpital. Inutile de te dire que je ne l’envie pas.

Le convoi est passé ma Chérie, et ne m’apporte qu’un télégramme de toi (envoyé le 7). Comme tout télégramme, il a la valeur de m’apporter une pensée toute récente de toi, ma Chéri.

Ma pauvre Chérie, je suis obligé de te quitter car il y a un convoi descendant pour emporter cette lettre.

Je t’adore, je t’aime de toute mon âme. Écris moi… Embrasse les petits, embrasse les bien fort pour leur Papa qui les aime…(…)

Ton Paulo

* ciolé : nom d’origine piémontaise signifiant « homme » entré dans le langage pied-noir.( Le lieutenant BLANC était natif d’Alger)

17 mars 1947

Ma petite chérie,

J’ai reçu, par le convoi, ta lettre envoyée à Djibouti ainsi que tes lettres 7,8 et 9. Si tu savais ma Chérie comme je suis heureux de te lire…

Tu me parles, ma Chérie, de la fin de la guerre. Une fin prochaine m’enchanterait certes, mais cela voudrait dire que la France aura attaqué. Et cela serait alors la fin de tout, car si nous n’écrasons pas Ho Chi Minh et sa clique, c’est que le gouvernement ou plutôt les salauds du Gouvernement ne veulent pas le faire.

De toute manière, si la guerre continue, et si les effectifs nouveaux n’arrivent pas par milliers, ne serait ce que pour occuper le terrain, on en a encore pour un moment. Les VM sont insaisissables dans le coin où nous sommes, ils décrochent toujours assez tôt et ouvrent le feu au fusil mitrailleur (FM), car ils en ont quelques-uns, à 600 mètres. C’est beaucoup trop loin pour qu’on puisse les avoir. Puis, quand nous revenons dans notre poste, ils reprennent leur place et ont même quelquefois des velléités de venir nous attaquer, comme cette nuit où ils ont été découverts par une patrouille de chez nous. Cette patrouille a d’ailleurs eu un blessé (une balle lui a traversé l’épaule). Enfin, nous en détruisons quand même. Une section d’une autre compagnie de chez nous en a laissé 80 sur le carreau. Ces VM avaient attaqué un convoi, je te garantis que ça dégageait…Les gens du convoi qui voyaient le travail ouvraient des yeux grands comme des soucoupes. Moi même dans une embuscade de nuit, j’en ai blessé un ou deux ;ce qui correspond à une embuscade ratée, et tout cela à cause d’un sergent, ex sous-lieutenant FFI, citations et tout, qui a été ignoble de peur et qui nous a fait repérer de loin, d’où ouverture du feu prématurée. Dans la nuit noire, ils se sont tous planqués dans les rizières et là, on peut toujours essayer de les trouver. Des traces de sang sur le terrain, c’est tout ce qu’il restait. C’était pourtant un joli coup monté à 6 kilomètres du poste et qui nous aurait permis de mettre la main sur un chef VM de la région (nous avions des informations données par un indicateur). Tu parles si je râlais… Le Sergent en question a un motif qui n’est pas piqué des vers.

Enfin, ma Chérie, ces temps-ci, je n’ai pas eu beaucoup de temps à moi, et seulement aujourd’hui, après une nuit assez fatigante je prends quelques minutes pour t’écrire.

Hier, le Père est venu célébrer la messe, et quand je lui ai demandé de sa prochaine venue pour communier, il m’a fait communier sur le champ après d’ailleurs un plantureux repas. (…)

Au sujet de mes lettres cafardeuse, tu sais Chérie, à la guerre, on a vite fait de se faire des idées noires et cela se transforme vite en souvenirs. Ne m’en veux pas, je t’assure que ce n’est pas marrant. L’homme marié, au combat, la fatigue, l’inconfort et l’ennui aidant, est constamment hanté par toutes sortes d’idées au sujet de sa femme, et il a vite fait de voir rouge, tu sais. C’est une psychologie tout à fait à part. Pourvu que tu les comprennes, pourvu que tu saches bien seul le cafard est la cause principale, mais que mon adoration pour toi est toujours éternelle. Ces lettres, je te les ai écrites au moment même d’un départ en opération, quand d’autres recevaient au même instant des lettres de chez eux. Tu sais la lettre à ce moment-là, c’est le baiser d’au revoir, sinon d’adieu, c’est pour cela qu’elle manque tant. Oui ma chérie, je pense sans cesse à toi, surtout quand je crains un mauvais coup. Ma pensée ardente va vers toi. (..)

Envoie-moi vite des photos. Embrasse tout le monde pour moi. Embrasse les petits. Ardentes caresses de ton mari qui t’adore.

Ton Paulo

Lettres à son épouse datées du 19 mars au 5 avril 1947

19 mars 1947

Ma petite Chérie,

La vie continue normalement, ma Chérie. Nous avons eu 2 ou 3 malades et 1 seul blessé. Quant aux VM, on en a trouvé quelques-uns, qu’on attrape au fur et à mesure, sans combattre. On leur fait discrètement avaler leur acte de naissance, comme ça on n’est pas gêné pour les garder. Le Régiment a déjà 10 tués dont 3 lieutenants et Sous-Lieutenants et tout cela dans de petites actions sans éclat ni gloire. Les rares de chez nous qui ont eu l’occasion de débusquer un groupe ennemi, ont foncé tellement brutalement qu’à 15, ils en démolissaient 80, sans un seul blessé de leur côté.

L’inconvénient, la nuit, quand on s’attend à une attaque, qui n’a d’ailleurs jamais eu lieu, on dort habillé et chaussé. On s’y habitue, mais les godasses sont embêtantes…

As ru reçu la délégation de solde de février ? Si tu ne l’as pas encore reçue, réclame-la à l’Intendance Coloniale de Marseille.

(…)

Il fait toujours froid ici et il pleut. Je n’ai pas encore vu le soleil depuis que je suis au Tonkin…

20 mars 1947

J’ai reçu tes lettres. Numérotées 12 et 14… Les 10, 11 et 13 rejoindront un de ces jours…

Ne t’inquiète pas mon Amour, le secteur du Bataillon n’est pas tellement batailleur. Évidemment, quelques-uns de chez nous tombent, mais s’il n’en reste qu’un de debout, tu sais bien que je serai celui-là. Mme Laupies dans une lettre à son mari dit qu’elle t’aime beaucoup, et que toutes les deux, vous êtes heureuses de vous revoir pour parler de nous deux. C’est entendu ma chérie, je te donnerai des nouvelles de Laupies pour les transmettre. Mais soyez prudentes toutes les deux, car dans ce système, la plus favorisée en nouvelles risque d’attrister l’autre.

Quant aux opérations en Indochine auxquelles je participe, je ne pourrais pas te dire si ce sont celles dont tu as entendu parler. Tu sais, dans toute l’Indochine, il y a quantité d’actions simultanées. Mon Bataillon a participé aux opérations de Tran Bang, au Nord-Ouest de Saïgon, a celle de Hadong – Son Day – Son Tay et à l’opération en cours dont je te parlerai quand elle sera terminée.

Ma chérie, la décision militaire viendra évidemment, mais ce n’est pas pour tout de suite. Avec la longue interruption de la saison chaude, elle est reportée évidemment à 6 mois plus tard. Et comme ce sont des nouveaux débarqués qu’on attend la décision, il ne faut pas compter nous revoir avant mars prochain. Ce sera long ma Chérie, le pain noir s’éternise. Que de beaux jours perdus, beaux jours qui nous resteront, comme on en a tant gâché.

(…)

Je te quitte mon adoré, embrasse bien nos deux petits canards. Je t’aime ma Chérie.

Ton Paulo

20 mars 1947

Ma petite Chérie,

J’apprends que je serai obligé de rester quelques jours sans t’écrire. Nous allons partir prendre un peu l’air ; pour combien de temps ? Dieu seul le sait. Pour aller où ? Dieu seul le sait aussi.

N t’inquiète pas, je t’ai envoyé un télégramme il y a 4 jours, je t’en enverrai un dans une huitaine de jours. Je ne te fais qu’un tout petit mot ma Chérie, car j’ai beaucoup de travail.

Je t’aime, tu sais, je t’adore. Je te couvre de baisers.

Ton Paulo

SP 64425, 1er avril 1947

Enfin, j’ai quelques minutes pour t’écrire. Je ne me souviens même plus le numéro de ma dernière lettre, celle ou je t’annonçais une période sans nouvelle, au moment de mon départ du poste pour une opération active. Hier, j’ai envoyé par convoi, un télégramme pour te rassurer : ma chérie, je suis en excellente santé ; il me tarde simplement de rentrer à Hanoï, car depuis mon départ de cette ville, j’ai toujours sur le dos la même combinaison. En plus, après 1 mois d’opération, on commence à être fatigué. J’espère que dans une semaine, tout sera terminé. Depuis notre départ du poste, Laupies a eu le commandement d’une avant-garde dont je commandais la compagnie d’avant-garde. J’ai eu l’occasion de commander une compagnie au combat pendant plusieurs jours. Nous avons eu de nombreux accrochages ; nous sommes tombés 3 fois sur des fusils-mitrailleurs Viet-Minh presque journellement sur des fusils. Heureusement qu’ils tirent comme des cochons.

Personnellement, j’ai fait le premier prisonnier de la Compagnie. Je lui suis tombé sur le poil sans qu’il me voit, il avait 2 grenades et un poignard. Comme de juste, je lui ai fait avaler son acte de naissance pour lui apprendre à faire le méchant, et le lendemain, j’ai eu l’occasion de balancer, à 4 mètres, sur un tireur d’élite ces mêmes grenades Viet-Minh. Tout cela pour te dire qu’il y en a pas mal de chez eux qui sont en train de comparaitre devant le Dieu Bouddha.

Tu sais, ma Chérie, tu me manques, je suis constamment cafardeux en pensant à tous ces beaux jours que nous perdons. Les Rameaux sont passés, tu as du y amener les petits. Pâques arrive et je ne serai pas près de toi. Ton anniversaire et ta fête arrivent aussi et je ne serai pas là. Mon seul désir et de vivre enfin tranquille avec toi et les enfants.

Je t’aime

Ton Paulo

SP 64425, 2 avril 1947

Ma Chérie,

Toujours au même endroit, en poste temporaire, j’ai reçu tes lettres ma Chérie. Elles ont fait du chemin. Parachutée à Nam-Dinh, elles ont été renvoyées par la route à Hanoï qui nous les envoie cette fois directement. Ce sont tes lettres 10, 11, 13, 15, 16, 17, 18. La série est maintenant complète. Je crois que mettre un timbre n’avance à rien du tout, elles mettent toutes le même temps. Toi aussi ma Chérie, tu vas encore avoir quelques trous dans ton courrier, car nous allons encore errer quelques temps avant de rentrer à Hanoï. Ca  commence à durer, tu sais… C’est du linge propre et un peu de répit qui nous manque..

Ici, il commence à faire chaud et il pleut. Il pleut souvent, ce n’est pas marrant en campagne. De plus, nous sommes envahis de moustiques et quand la moustiquaire n’est pas correctement installée, il est impossible de dormir.

Ma solde ici, est difficile à définir, car dans celle que j’ai touché, il y avait la solde d’AFN, la solde en mer, la solde Cochinchine et la solde Tonkin, tout cela mélangé La solde de mars, sera « Tonkin pur » et là je te renseignerai.

(…)

Embrasse bien les petits pour moi. Baisers profonds et tendres caresses pour toi.

Ton Paulo

5 avril 1947

Me voilà rentré à Hanoï. Ouf, ça fait du bien de mettre du linge propre, de se laver, de se raser, de se faire couper les cheveux, de manger avec une fourchette, dans une assiette et de ne plus être dans la boue et dans la flotte, et même de ne plus sentir les balles claquer à 3 cm de tes oreilles… Parce qu’il faut reconnaitre que cette fois, ça nous est arrivé bien souvent… et surtout de rentrer et de trouver ton paquet de lettres.

J’ai actuellement énormément de travail : journal de marche, revue par le Général VALLUY (je commande la Compagnie de revue du Bataillon), citations à préparer et tout le reste (j’en aurai une petite en principe, quoique je ne me sois pas trop décarcassé pour la mériter). Ce qui me chiffonne ici, c’est que les citations comportent l’attribution de la Croix de Guerre 39-45 et non celle des TOE, chose qui est absolument inexplicable) (…)

Tu me demandes ce que je mange ici.  A Hanoï, pas trop bon, riz, singe, viande, singe et riz. En poste : canards, poulets, porc, buffles, malheureusement, pas de légumes frais ni de fruits (de rares bananes, ce n’est pas encore la saison au Tonkin). En dégagement : rien dans les musettes parce qu’il est impossible d’emporter autre chose que des munitions. Alors on mange un biscuit, une noix de coco… quand on est fatigué, on n’a pas faim…on se rattrape après. Le tout arrosé de thé dont je suis loin d’être dégouté, ta théière ma chérie sera utile, voire indispensable.

La délégation une fois déduite, je gagne ici 40 000 francs (donc 55 000 francs au total). Après avoir déduit le mandat que je t’envoie, il me reste 15 000 francs. Au combat, je ne sais qu’en faire, mais à Hanoï, c’est nettement insuffisant (ça ne paye même pas ma nourriture au mess).

Je suis heureux pour Suzanne qui se marie, mais je ne serai certainement pas de la noce, surtout si les communistes continuent leur propagande en France. Le mal que nous ferait ici leur propagande si elle portait ses fruits.! Avec la réalité sous les yeux comme nous l’avons, ils ne peuvent être, pour nous les combattants, que des êtres abjects vendus à l’étranger : le Viet-Minh n’est qu’un ramassis d’assassins endoctrinés à Moscou, qui terrorisent littéralement la population vietnamienne, pauvre population arriérée, qui n’espère plus qu’en nous maintenant. Population qui d’ailleurs, si elle avait un peu de sang dans les veines, aurait depuis longtemps secoué le joug VM qu’elle exècre et auquel elle doit la ruine en attendant la famine. Et c’est à qu’on s’aperçoit qu’on manque d’effectifs. En effet, quantités de villages catholiques ou non, viennent se mettre sous notre protection et même se proposent pour fournir des guetteurs contre le VM. A cette occasion, le village tout entier se compromet. Puis nous poursuivons notre avance, sans laisser d’effectifs derrière nous puisque nous n’en avons pas suffisamment. Alors, des dizaines de VM s’amènent dans le village, tuent le chef de village, son adjoint et tout le reste, rafle l’argent, le riz, le bétail et s’en vont en mettant le feu. C’est justement en envoyant de milliers d’hommes qu’on arriverait à faire œuvre civilisatrice. Tandis que maintenant nous ne pouvons qu’ajouter nos destructions à celles du VM.

Quand tu recevras ma lettre, je serai peut-être encore dans la nature, ou peut-être pas. Quoiqu’il arrive, je t’aviserai par télégramme de mon état de santé. Mais ne t’inquiète pas, tu sais, non seulement ils tirent comme des cochons mais je commence à croire que j’ai « la baraka », toujours flanqué de mon fidèle ordonnance qui n’a de toulonnais que le nom et pas les réactions, car il est d’un courage et d’un flegme renversants. Il est bien souvent entouré de balles qui venaient se piquer près de nous deux (ils ont vite fait de repérer l’officier avec ses jumelles, sa carte, son ordonnance et son poste radio). Je n’ai jamais eu la moindre égratignure. Mieux que ça, la balle qui m’était destinée, c’est mon ordonnance qui l’a prise, dans la jambe heureusement. (il est à l’hôpital, j’irai le voir cet après-midi). Nous étions tous les deux sur le bord de la route, stoppés par des balles qui nous claquaient au ras des oreilles. J’ai eu vite fait de voir que je n’étais pas à l’abri car coup à coup, je recevais trois balles à quelques centimètres de moi. Je prends mes jumelles pour essayer de repérer le tireur, en même temps que BON (mon ordonnance) se glisse à ma gauche assurant qu’il y sera mieux pour tirer. La quatrième balle arrive avant même qu’il ait eu fini de s’installer, et voilà mon BON qui roule dans le fossé avec un trou dans la jambe. Elle était pour moi. C’est lui qui, à cause de son mouvement inopiné, l’a prise. Évidemment, lui n’a pas eu de veine, quoique sa blessure ne soit pas grave. Mais cette histoire me persuade que j’ai « la baraka » et tu sais, ça fait beaucoup ça… Enfin, tu vois ma chérie, le moral est bon, à part que la vie loin de toi me pèse de plus en plus. Je te laisse car il faut que j’aille chez le dentiste. Je t’adore, embrasse les petits chéris. Je te serre contre mon cœur et je t’embrasse de toute mon âme.

Ton Paulo

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